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Guide de lecture

Au sujet de l'auteur

Daniel Poliquin (c) Gila SpererNé à Ottawa en 1953, Daniel Poliquin est un chef de file de la littérature francophone. Auteur de presque une douzaine de livres en français, pour la plupart des romans et collections de nouvelles, il détient des maîtrises en littératures comparative et allemande, ainsi qu’un doctorat en littérature française.

Les premières œuvres de Poliquin, tels son premier roman, Temps pascal (1982), ainsi que L’obumsawin et Nouvelles de la capitale (1987, tous deux), tentaient d’affirmer l’existence de la littérature franco-ontarienne, et ses publications antérieures ont valu à l’auteur quantité de récompenses littéraires.

Son troisième roman, Visions de Jude (1990, traduction anglaise Visions of Jude et re-publié en 2000 avec le titre La Côte de Sable) remporta en 1990 le Grand prix du Journal de Montréal et le Prix littéraire Le Droit de 1991. Son roman L’écureuil noir (1995, traduction anglaise Black Squirrel) fut en nomination pour le Prix du gouverneur général et décrocha en 1995 le Prix littéraire Le Droit. L’homme de paille (1998, traduction anglaise The Straw Man), quant à lui, obtint le Trillium Book Award, le prix en écriture le plus prestigieux de l’Ontario, l’année de sa publication. Poliquin se vit aussi décerner le Shaughnessy Cohen Prize for Political Writing pour son documentaire In the Name of the Father : An Essay on Quebec Nationalism (Douglas & McIntyre, 2001), version anglaise du Roman colonial (2000).

Plus récemment, le dernier roman de Poliquin, La kermesse (Éditions du Boréal, 2006), remporta le Prix du livre d’Ottawa, ainsi qu’une nomination dans la catégorie de langue française du prix Trillium en 2007. Sa version anglaise, A Secret Between Us (Douglas & McIntyre, 2007), fut sur la liste des candidats sélectionnés pour le prix Giller 2007.

L’auteur primé est aussi un chevalier de l’Ordre de la Pléiade, médaillé du Jubilé de la Reine Elizabeth, et membre de l’Ordre du Canada. En 2006, il obtint un doctorat honoris causa de l’Université d’Ottawa.

Tous les romans de Poliquin ont été traduits en anglais; la majorité de ces traductions est parue chez Douglas & McIntyre. L’écrivain est aussi un traducteur littéraire de renom, qui a traduit notamment les grandes œuvres de Mordecai Richler, Jack Kerouac, W.O. Mitchell, Matt Cohen, et Douglas Glover en français.

Daniel Poliquin réside à Ottawa, où il exerce le métier d’interprète parlementaire, et à Parrsboro, en Nouvelle-Écosse.

 
La kermesse

La KermesseLa kermersse (Édtions du Boréal): En automne de 1914, alors qu’il défile avec le régiment Princess Pat qui va défendre l’Empire, Lusignan ne se doute pas que les choses sont sur le point de changer à tout jamais. Il reviendra de la guerre sain et sauf, mais on ne peut en dire autant du monde dans lequel il a vécu jusque-là. Sur la terre française, labourée par les tranchées et par les bombes, il verra sa vie transformée. Non pas à cause de la mort de ses camarades, non plus à cause de son devoir, à titre d’interprète du régiment, d’annoncer cette mort aux familles éplorées. Ce qui bouleversera sa vie, ce sera de découvrir qu’il y a sur cette terre un homme qui exerce un tel ascendant sur lui qu’il sera prêt à s’agenouiller devant lui et à remettre sa vie entre ses mains.

De retour à Ottawa, la figure de cet homme, Essiambre d’Argenteuil, ne cessera de croiser son chemin. Que ce soit à travers miss Amalia Driscoll, la fausse fiancée éplorée, que Lusignan voudra à tout prix séduire, ou auprès de Concorde, la petite bonne du Flatte, dans les bras de qui il trouvera son destin.

Dans la même veine picaresque qui avait nourri L’Homme de paille, le précédent roman de Daniel Poliquin, l’auteur s’attache ici encore à saisir l’esprit d’une époque charnière dans l’histoire de ce pays. Cette Kermesse fait revivre toute une société et nous montre comment elle se transforme de la manière la plus étonnante qui soit. C’est également, et surtout, un romancier au sommet de sa forme qui nous entraîne à la suite de personnages inoubliables.

Collage de souvenirs, d'anecdotes, d'inspirations diverses, d'emprunts à l'histoire, résultat aussi de beaucoup de recherche, La kermesse est avant tout l'histoire de destins qui se croisent; l'histoire tragique et drôle d'une poignée d'antihéros qui cherchent à transcender, chacun à leur manière, un destin terrible ou tout simplement médiocre.

 
Extrait de La kermesse:

Du chapitre 1:

Je suis la chair faite verbe. Faculté qui m’était fort utile à l’époque où j’étais journaliste: sûr comme je l’étais de commander à l’opinion, je renversais des gouvernements entre deux cafés le matin, je flétrissais les prévaricateurs et distribuais les prix de vertu. Dans mes romans, c’était encore plus facile. Le hasard était obéissant, les femmes tombaient amoureuses de l’homme que je rêvais d’être au premier regard, je refaisais l’histoire telle que je l’aurais voulue. Il ne me manquait plus qu’un public crédule pour que tout fût vrai.

Quand j’écris maintenant, c’est pour mendier ma subsistance à mon père, et mes seules lectures sont les petites annonces du journal où l’on propose du travail à ceux qui n’en ont pas. Je voudrais bien faire de moi un homme intègre, au gagne-pain honorable, mais mon cerveau se moque de mes velléités : il continue d’imaginer sans me demander mon avis, fécondant et refaçonnant sans trêve des univers dont je ne veux plus. Jeu auquel mon esprit se livre à mon corps défendant et me laisse ensuite sans forces. D’où mon seul désir : me métamorphoser en l’une de ces créatures insignifiantes qui se font et se défont machinalement dans ma tête pour se perdre ensuite dans mes amnésies intermittentes. Il faut que je cesse de songer durant le jour pour ne faire que la nuit de ces rêves qu’on oublie avec l’arrivée de l’aube. Car enfin j’ai compris que l’imagination enchaîne la liberté.

Mes souvenirs ne servent plus à rien, il faut que je les évacue. Tâche ardue, car je me remémore aussi malgré moi les histoires que les autres me racontent, comme si je n’avais pas déjà assez des miennes. Ma mère aurait dit que cette malédiction est le salaire de mon existence pécheresse.

Elle est morte peu de temps avant la bataille de Vimy. Le télégramme était signé de la maîtresse de poste de mon village, qui avait dû avoir pitié de mon père analphabète, sans quoi elle n’aurait jamais écrit à l’heureux proscrit que je suis : « Ta mère est morte. Prie. » Je suis allé trouver mon adjudant en espérant que mon deuil me vaudrait une petite permission de deux jours, dont je comptais profiter pour aller demander à Flavie la Vendéenne si elle m’aimerait un jour. L’adjudant a bien ri : « Dis donc, sergent de mon cul, ça fait quatre fois qu’elle meurt, la vieille chez vous! Tu devrais faire mourir ton père des fois, ça ferait changement! » J’ai protesté un peu : je lui ai même juré que, cette fois, c’était vrai. Il m’a envoyé chier. Je me suis consolé en pensant que la mort imminente de ma mère m’avait quand même déjà valu deux permissions à Droucy, où campait l’unité de Flavie l’infirmière, la première femme de ma vie que j’aie désirée plus d’une fois.

Avoir su que mon histoire allait crever le cœur du soldat Léon Tard, mon ami et subalterne, je ne lui aurais rien dit. Nous étions en train de creuser des fosses pour nos camarades tués au combat, et puisqu’il tenait à savoir pourquoi je ne chantais pas comme d’habitude, je lui ai raconté le rire gras de l’adjudant. Il m’est tombé dans les bras en braillant. Impossible de le calmer. « Excuse-moi, mais j’ai de la peine pour toi… Ta maman… » Un colosse comme Tard qui pleure à chaudes larmes, ça attendrit toujours. J’ai réussi à le consoler en lui promettant de le faire nommer caporal un jour.

On avait à inhumer lui et moi une demi-douzaine de gars qui n’avaient pas passé la nuit; et encore, il s’agissait d’amputés dont les cercueils ne pesaient presque rien; une petite journée d’ouvrage. Et là, pour faire passer sa peine un petit peu, Tard m’a raconté comment, à sept ans, il avait lui-même perdu sa mère. Elle était morte en couches pendant qu’il jouait dans la cour de la ferme avec un bâton et un cerceau, et il avait donné un coup de pied à une vieille poule qui lui barrait le chemin. « Quand ils m’ont dit que maman était partie au ciel, j’ai tout de suite pensé que c’était de ma faute, à cause que j’avais été méchant avec la poule. Pis là je me suis demandé comment on ferait pour souper ce soir-là parce que maman n’était plus là pour nous faire à manger, ça fait que ça m’a donné faim. Quand je pense à elle, j’ai toujours faim. » Il s’est remis à gémir tellement fort qu’il a failli laisser tomber par terre le petit caporal de l’Ontario qui s’était fait étriper par un obus, lui qu’on aimait beaucoup parce qu’il sifflait si bien en se rasant. À voir Tard avec sa face d’orphelin trop grand pour son âge, j’ai pensé verser quelques larmes avec lui, mais il avait déjà trempé mon mouchoir. Il m’arrive encore d’être sensible aux souffrances des autres, alors que les miennes me laissent froid. C’est sans doute, comme toujours, l’effet d’une imagination capricieuse qui me trouve digne d’intérêt.

Tard avait eu la malchance d’être adopté par son oncle et sa tante, qui avaient déjà neuf enfants et se seraient fort bien passés des quatre nouvelles bouches que la mort de leur belle-sœur veuve leur avait jetées entre les pattes. Le reste de sa courte enfance, on lui avait reproché de prendre trop de place et de manger comme un cochon. Son oncle l’avait envoyé au chantier comme aide-cuisinier à dix ans, et là, effrayé par tous ces bûcherons qui sacraient comme si le bon Dieu était mort, il s’était ennuyé encore plus de sa mère morte et même de sa famille adoptive qui était pourtant bien débarrassée de lui. Au bout de cinq ou six ans, il avait fini par en avoir assez de remettre tous ses gages à son oncle pour le remercier de ses bontés. Il avait fui la forêt pour les manufactures du Massachusetts, mais il était revenu dans son trou québécois au bout de six mois comme un chien battu retourne à son maître. « Oui, je comprends pourquoi tu ris de moi, sergent. C’est vrai que chez nous ça sentait la pisse, la sueur, la soupe aux choux. Quoi d’autre? Ah oui, ça sentait aussi le lait suri, la viande trop cuite, le tas de linge sale, mais c’était quand même mon nid à moi, c’était mon chez-nous. C’est fort, l’ennui… » Pour ne pas le troubler davantage, j’ai tiré une bouffée de ma pipe avec l’air de l’homme qui comprend les mystères de la vie et je n’ai plus rien dit. Il n’aurait pas pleuré autant s’il avait connu ma mère. © Les Éditions du Boréal 2006

 
Personnages
Lusignan : antihéros, protagoniste et narrateur, élevé dans une famille catholique stricte; écrivain, journaliste, soldat dans l’infanterie, coureur de jupons, menteur et alcoolique.
Essiambre d'Argenteuil: suave, dote du sang-froid, à la fois aristocrate et homme du people, officier militaire, mort à Passchendaele.
Tard: confrère de Lusignan dans l’infanterie, raffole des histoires portant sur la nourriture.
Amalia Driscoll: prétendante à la haute société d’Ottawa; fausse fiancée d’Essiambre d’Argenteuil; artiste, photographe, musicienne.
Concorde : nymphomane charmante et sans prétention, commence sa carrière en tant que femme de ménage, devient propriétaire d’un hôtel et d’une maison close prospères.
Père Mathurin : rêve d’être martyre dans une contrée étrangère, n’importe laquelle! Cependant, malgré ses meilleures tentatives, échoue misérablement.
 
Critique
 

« La kermesse de Poliquin traite de la façon dont on éprouve la guerre et ses répercussions dans un contexte culturel unique, où les ethnicités se mêlent sur une ambiance historique complexe. Le tout est rendu dans une prose qui mélange l’hyperréalisme avec un lyrisme kinésique. […] La nomination pour le prix Giller n’aurait pas dû surprendre autant qu’elle l’a apparemment fait. Ce n’est pas seulement que les romans précédents de Poliquin ont reçu moult éloges… c’est que La kermesse est dans une classe supérieure. »
Books in Canada

« Composé autour de personnages en quête d’un accomplissement malgré les brûlures de la vie et celles de l’Histoire, le roman de Daniel Poliquin demeure captivant du début à la fin. L’auteur a un talent fou pour créer des personnages complexes et nous révéler ce qu’ils dissimulent. La plume enjouée, le jeu des flash-back, l’alternance des voix et des registres relèvent de la prouesse littéraire. Mais c’est sans doute l’émotion constante et l’humour pétillant qui font le principal attrait de ce roman. »
Suzanne Gigère — Le Devoir

« La kermesse se creuse une place avec Michael Ondaatje et M.G. Vassanji sur la liste des candidats sélectionnés pour le prix Giller Scotiabank de 50 000 $ de cette année. Si ce roman cache bien son jeu, c’est tout de même un jeu endiablé, plus compétiteur ardent que vétéran au sang-froid… La kermesse est amusante. C’est la narration en première personne d’un robuste catholique francophone appelé Lusignan. … Comment faire pour ne pas aimer Lusignan? Il tombe en disgrâce aux yeux de l’armée sans s’en soucier, il poursuit une flamme pendant qu’il couche avec une autre. Il boit, il laisse ses blessures émotionnelles se putréfier plutôt que de les traiter. Il est tellement charnel, tellement humain, on le connaît dès la première phrase : ‘ Je suis la chair faite verbe.’ »
The Globe & Mail, 3 novembre 2007

NB Telegraph Journal en entrevue avec Daniel Poliquin : « Je crois à présent qu’on devrait réduire en cendre ses liens avec chaque livre, autrement, on finit par se répéter, on devient ennuyeux. Je n’ai plus rien en moi, je suis vide, mais ça ne fait rien. L’inspiration a le don de se refaire d’elle-même. »
New Brunswick Telegraph Journal, 1 novembre 2007

« Le diable est dans les détails, là où il devrait bien se tenir. La kermesse est un contraste bienvenu à la vaste librairie de romans historiques sérieux et suffisants portant sur les grands Canadiens et leurs actes les plus importants. »
Vancouver Sun, 6 octobre 2007